Série sur les entraves karmiques
L’effort compulsif
Textes précédents : « L’effort est un pseudo-concept : faire des efforts, c’est déjà se tromper ; forcer, c’est déjà faire moins bien », « La pratique spirituelle est un pseudo-concept », « Le mal des forçats des examens »
I. L’effort est une maladie : faire des efforts, c’est se crisper, exercer sa force à mauvais escient.
Raisonnement fondamental découlant de l’axiome de la plénitude innée : la nature propre de chacun fait déjà tout son possible. Ajouter de la force brute une fois que l’on a fait tout son possible ne mène qu’à l’épuisement et à l’erreur.
« Pourquoi faire des efforts, c’est déjà se tromper, et forcer, c’est déjà faire moins bien, du point de vue du lien » : études, carrière, vie sociale, corps, esprit — dès qu’on force, qu’on fait des efforts, on se trouve dans un état erroné, non naturel. Ce sont précisément les relations toxiques que l’on maintient à force d’efforts.
La richesse tient aux méthodes et aux calculs, non au labeur du corps ; le profit tient à la configuration des circonstances, non à l’acharnement à labourer (« Discours sur le sel et le fer », dynastie des Han occidentaux).
L’action porteuse de sens et la métacognition ne demandent pas d’« efforts ». La nature propre et la libido agissent spontanément : s’en remettre à sa nature propre, à sa libido, au destin.
Dire adieu à l’« effort compulsif », faire du repos, de l’absence d’effort, de l’« effort » pour guérir l’effort compulsif, le seul sujet sur lequel on doive faire des « efforts » : on mesure alors d’autant mieux combien il est difficile de se reposer.
Une fois bien reposé, l’énergie psychique se rétablit ; le cycle spontanéité-problème-réponse se déploie, et une énergie psychique élevée peut engendrer toutes choses. Suivre le Tao. « Une énergie psychique élevée est le Bouddha, le repos est le véritable soutra »
II. Faire des efforts, c’est se crisper : c’est une conséquence de l’anxiété et aussi un mécanisme de défense
Une conséquence
C’est un comportement de somatisation poussé par l’anxiété, auquel s’ajoute la formation réactionnelle.
« Le véritable ennemi : une tension et un engourdissement durables », le mal de l’épuisement intérieur sous le capitalisme : dans un environnement général de concurrence intense, la médiocrité et l’hébétude ne sont pas tolérées, ce qui pousse au contraire les gens à se crisper, sans pouvoir se détendre ni se reposer.
Une défense :
Face à la honte toxique, à un surmoi sévère, au néant existentiel, à la liberté et à la responsabilité, au regard du grand Autre, les gens peinent à faire face. Ils mettent en scène leurs efforts et se flagellent pour consumer leur énergie psychique et hâter la syncope, afin d’éviter de regarder la vie en face et de fuir la liberté.
Texte précédent : « Les contradictions internes de la libido »
III. Faire des efforts pour échouer, fuir la réussite, fuir le fait d’aller mieux
Les gens — leur libido, leur nature propre — savent comment aller mieux, mais ne veulent pas aller mieux : complexe de stagnation, souffrance familière. Entraves karmiques.
Faire des efforts pour fuir la détente, fuir la réalité du présent
Car réussir et aller mieux rendraient la vie, les relations et le présent plus réels ; il faudrait regarder en face la réalité, la liberté, la responsabilité, regarder Cthulhu en face. Comme un chien qui fait semblant que sa laisse n’est pas détendue, un oiseau qui ne veut pas sortir de sa cage. Le réel est une bonne chose, mais il est toujours très proche de la douleur. Le soi a peur de souffrir.
La réussite, le mieux-être feraient disparaître, mourir le petit moi et son monde ; or le petit moi réagit vivement à la « négation », il en a peur. Un cas que la psychanalyse aime évoquer : les gens fuient la réussite pour rester fidèles à leur famille d’origine.
La réalité, c’est que personne ne nous aime ni ne nous voit, mais que nous n’avons pas non plus « besoin de dépendre » des autres : le présent est plénitude. S’aimer soi-même, se voir soi-même. Seule une personne qui en est là pourra être vue et aimée. Bonté et amour conditionnels contre bonté et amour inconditionnels : deux voies psychologiques et philosophiques.
Faire des efforts, c’est fuir le fait d’être soi-même, de s’aimer soi-même, fuir le fait de vivre le présent
Texte précédent : « La capacité à vivre le présent est la mesure centrale de la vie »
IV. L’effort compulsif dans la société
Les enfants des campagnes issus des couches sociales les plus défavorisées apprennent l’impuissance acquise, travaillent à la chaîne, s’engourdissent dans la répétition ; s’ils choisissent de rester couchés, on les traite de bons à rien, et tout au long de leur parcours, on leur reproche de ne pas faire assez d’efforts. C’est de l’exploitation systémique et de la manipulation psychologique de la part de la société. Ils sont déjà allés au bout de leurs forces.
Les prolétaires ont une compréhension philosophique plus profonde de l’incapacité, de l’impuissance et du fait de suivre le cours des choses ; ils sont aussi plus sereins et vivent davantage le présent. Il en va autrement de la petite et de la toute petite bourgeoisie, en particulier des forçats des examens : ils restent toute leur vie pris au piège de l’effort compulsif, de l’aliénation.