Psychologie de Marx et de Zhuangzi Philosophie de Marx et de Zhuangzi · Chacun possède déjà en soi toutes les ressources nécessaires

Série Zhuangzi

I. Vivre le présent dans la pratique

I. Vivre le présent dans la pratique
Vivre le présent n’est pas un moyen, c’est un état. Tout le monde en a fait l’expérience, comme tout le monde a fait l’expérience de l’unité avec le Ciel et la nature, de la sérénité et de la joie suprême. Chez les dizaines de millions d’élèves et d’étudiants de Chine, chez ses plus d’un milliard d’habitants, la lumière de la nature propre de chacun œuvre silencieusement au cœur des difficultés de son existence.
(I) Voir et consigner le présent

  1. Permettre, accepter.
    Permettre toutes les souffrances et toutes les émotions.
    Permettre le mal-être, la médiocrité, la baisse d’énergie, un faible degré d’élévation intérieure, la fuite, la procrastination. Permettre le désespoir (suffocation, peur, anxiété), le malaise (embarras, désarroi, lutte, reconnaissance de ses torts), la désorientation (médiocrité, solitude).
    Le seul défi de la vie n’est autre que le mal-être présent. Mal-être -> dévalorisation de soi -> narcissisme / attaque contre soi : telle est la réaction en chaîne des entraves karmiques, qui commence dès la petite enfance.
    Fromm : le bonheur peut aussi se définir comme la capacité à accepter la réalité, la capacité à faire l’expérience du monde réel et de son véritable soi, et à interagir sincèrement avec eux.
    Le mal-être présent est la seule chose en jeu ; l’incapacité à lui faire une place et à en prendre conscience est l’unique source des entraves karmiques.
    Quand on permet tout, il n’y a plus rien que l’on ne permette pas.
    Ne plus se consumer de regrets : le moi d’alors a fait de son mieux. Accepter ce qui était alors le présent. Ne pas rejeter ni fuir le présent ou soi-même.
    Permettre la souffrance, la voir, en prendre conscience, la consigner. Tenir un journal, noter son quotidien et la courbe de ses états intérieurs ; voir, à travers les moments d’énergie intense et de sérénité, que la nature propre est toujours là ; voir la vie comme une lave noire et rouge, comme un lotus dans la boue.
    Les enjeux centraux, les souffrances, les difficultés et les traumatismes du présent.
    Établir un lien avec soi-même, prendre soin de soi, éprouver de la gratitude envers soi-même. Discerner une direction par la raison et par le ressenti.
    Les problèmes individuels sont pour la plupart des problèmes sociaux : un peu moins d’attaques contre soi, de repli et de régression.
    Le feu karmique de l’ignorance.
    Les gens ressentent souvent un « feu karmique sans nom » : un mal-être difficile à discerner et à décrire, une grisaille familière, une impression d’effondrement. « Ça recommence » : on passe de la sérénité à la souffrance. La psychologie dit que voir apporte déjà un soulagement.
    Fuir sa part d’ombre.
    Ne pas permettre ses propres émotions, fuir sa part d’ombre, c’est rompre le lien avec soi-même. Une partie des entraves karmiques de la libido fuit une autre partie de ces entraves. La présomption fuit le sentiment d’infériorité. Le petit moi du pratiquant, le petit moi de celui qui prend conscience, fuit les entraves karmiques ; le contrôle fuit la perte de contrôle.
    Mais la fuite est aussi un mécanisme positif, une protection de soi. La présomption sert à éviter qu’un sentiment d’infériorité ne mène à l’effondrement et à la dissociation ; chercher à plaire sert à survivre ; contrôler sert à se sentir en sécurité. L’évitement est un très bon mécanisme, mais, pour qu’il soit sain, il doit s’accompagner d’une pleine réouverture et d’une pleine acceptation. Comme dans la leucémie : à l’origine, les globules blancs sont une bonne chose.
    Souffrir une seconde fois.
    La souffrance et le désarroi surviennent naturellement. Les entraves karmiques ne peuvent accepter ce naturel. Nous souffrons, et nous ne pouvons pas accepter notre souffrance : comme lorsqu’une plaie démange et qu’on ne peut s’empêcher de la gratter, c’est souffrir une seconde fois.
    Dans le *Zhuangzi, chapitres divers, « Céder la royauté »*, le prince Mou de Zhongshan dit : « Bien que je le sache, je n’arrive pas à me vaincre moi-même. » Zhanzi répond : « Si tu ne peux te vaincre toi-même, suis ton inclination : ton esprit n’en éprouvera aucun mal ! Ne pas pouvoir se vaincre soi-même et pourtant se contraindre à ne pas suivre son inclination, voilà ce qu’on appelle se blesser deux fois. Celui qui se blesse deux fois ne saurait vivre longtemps ! »
    Être en paix avec la souffrance, c’est aussi être en paix avec son destin.
    Ce que j’endure, c’est la souffrance propre à mon destin, sur fond de souffrance commune à une étape de l’histoire humaine. Le bouddhisme parle de la souffrance inhérente aux phénomènes conditionnés. La souffrance fait partie du destin, et ma nature divine me tire toujours hors du bourbier infernal.
    Marx, Engels, le commandant Peng Dehuai, Zhuangzi et Su Shi ont eux aussi dû être en paix avec les souffrances de leur destin.
    *Traité de la cessation de la contemplation* :
    Question : Si quelqu’un qui débute dans la Voie rencontre soudain des circonstances où autrui veut lui nuire, comment doit-il y répondre pour être en accord avec la Voie ?
    Réponse : S’il peut l’éviter, qu’il l’évite ; s’il ne peut l’éviter, qu’il laisse faire ; s’il peut l’endurer, qu’il l’endure. S’il ne peut l’endurer, qu’il pleure.
    Question : S’il pleure, en quoi diffère-t-il de ceux qui restent attachés à l’idée d’un moi ?
    Réponse : Quand un battant frappe une cloche, le son en sort naturellement. Pourquoi faudrait-il qu’il y ait aussitôt un moi ? Si tu t’acharnes à tenir ton esprit d’une poigne de fer, à serrer les dents et à tout endurer en silence, alors tu entretiens un moi immense.
    Question : J’ai entendu dire que le sage n’est pas blessé par les armes, n’est pas accablé par la souffrance, n’est pas affecté par les apparences sensibles et demeure inébranlable en son cœur. Que signifie cela ?
    Réponse : Si tu comprends que tous les phénomènes sont sans moi, émettre un son ou ne pas en émettre, bouger ou ne pas bouger, tout s’accorde avec le principe de la Voie, sans obstacle.
  2. L’instant où l’on rejette et déteste le présent, où l’on se dissocie de lui, est le creux le plus douloureux.
    Cet instant de non-acceptation, de résistance, de rejet et de dissociation d’avec le présent est déjà le point le plus bas, le moment où les entraves karmiques sont les plus lourdes et où l’on est le plus démuni.
    L’instant où un enfant pleure et crie qu’il ne veut pas aller à l’école est le plus douloureux de sa journée. Mais il finira par passer.
    Ce qui est difficile dans la vie, c’est de se jeter dans une fosse à merde ou de se glisser dans une mine ; et c’est pourtant le quotidien de la plupart des humains, jour après jour. Sur cette planète bleue, une humanité aliénée, maudite, porte les entraves karmiques de la propriété privée, à l’échelle du matérialisme historique. Que la nature propre de l’humanité est puissante et lumineuse ! Et pourtant, jour après jour, elle continue de supporter et d’éclairer les entraves karmiques et les fosses à merde.
  3. À cet instant, ne pas se forcer à accepter.
    Rejeter et détester le présent, se dissocier du présent et de soi-même, fait aussi partie de ce qui advient naturellement ; on ne peut pas le combattre.
    Se contrôler, exiger de soi une acceptation immédiate, c’est encore ne pas permettre.
    Perdre le contrôle, c’est ne pas avoir assez de capacité pour contenir ce qui arrive ; exiger le contrôle n’est encore qu’une pensée illusoire.
  4. Se permettre de ne pas pouvoir vivre le présent, permettre de ne pas permettre.
    Prendre conscience de la perte de contrôle et la permettre, c’est déjà lui faire une place. C’est la dernière leçon dans l’acceptation de sa part d’ombre et la réconciliation avec soi-même.
    Dans le *Traité de la cessation de la contemplation* du chan de l’école de la Tête-de-Bœuf, on demande : « Qu’appelle-t-on l’esprit ? Comment apaiser l’esprit ? » Réponse : « Tu n’as pas à constituer un esprit, ni à le contraindre à s’apaiser : voilà ce qu’on peut appeler l’apaisement. »
    Permettre fait partie de la prise de conscience ; cela non plus ne s’obtient pas par l’effort. Prendre conscience que l’on n’est pas conscient. Ce n’est qu’au réveil que l’on sait avoir rêvé.
    Dissiper l’obsession de vivre le présent.
    Les gens s’attachent à la présence, à la méditation de pleine conscience, à la pratique spirituelle, au fait de vivre le présent, de devenir un maître, d’atteindre l’éveil ; souvent, c’est encore le petit moi du pratiquant, qui voudrait tout savoir, tout pouvoir et tout contrôler en lui-même.
    Le *Sūtra de l’Estrade* dissipe l’attachement à la pratique spirituelle (l’illusion de pureté, l’attachement à la pureté) : « La nature humaine est originellement pure ; ce sont les pensées illusoires qui recouvrent l’ainsité. Qu’il n’y ait plus de pensées illusoires, et la nature est pure d’elle-même. Dès que l’esprit s’attache à la pureté, il engendre l’illusion de pureté. L’illusion n’a pas de lieu où résider ; c’est l’attachement qui est illusion. La pureté n’a ni forme ni apparence ; pourtant, on lui donne une apparence et l’on appelle cela un travail de pratique. Celui qui adopte cette vision fait obstacle à sa propre nature et se trouve entravé par la pureté. »
    Quand je me permets de ne pas pouvoir vivre le présent, c’est justement alors que j’y parviens.
    En relisant les journaux de mes anciennes périodes difficiles, je suis ému : j’y vois, l’un après l’autre, les moi qui vivaient le présent, même si, à l’époque, je me reprochais de ne pas le vivre. Je suis témoin du déploiement naturel du moi profond.
  5. Nous acceptons toujours, en fin de compte ; laissons donc les choses suivre leur cours.
    Nous finirons par nous en sortir ; au fond, nous sommes toujours en train d’accepter, et nous n’avons jamais quitté notre destin. Tout comme les enfants qui ne veulent pas aller à l’école finissent par y aller. Le moi d’autrefois, plus faible, a finalement accepté des instants plus difficiles et plus violents que ceux d’aujourd’hui.
    Nous finirons par faire face aux fosses à merde et aux mines ; la vie suivra son chemin. Quand il faut manger de la merde, inutile de mâcher. La résistance avant de la manger est l’étape la plus difficile.
    Nous finirons naturellement par sortir de cette phase de non-acceptation, de refus de permettre.
    Les expériences d’innombrables personnes devenues handicapées à la suite d’un accident montrent que les capacités de rétablissement psychologique, d’adaptation et d’ajustement des gens ordinaires dépassent ce qu’ils imaginent.
    *Entretiens de Mazu* : « Tu es toi-même la concentration adamantine ; nul besoin de faire encore un effort délibéré pour concentrer ton esprit et obtenir la concentration. »
  6. Tenir un journal est une véritable voie de communication avec les esprits et de vénération du Bouddha.
    Consigner d’innombrables présents vécus à différents degrés de conscience, pour que les présents à venir puissent s’y référer. Dans les périodes sans conscience éveillée, communiquer avec le moi conscient, le moi plein d’énergie, la nature propre, la nature de bouddha. L’esprit même est Bouddha. C’est la véritable voie humaine de communication avec les esprits et de vénération du Bouddha.
    Cela semble être l’une des rares véritables techniques de « pratique spirituelle » dont dispose l’humanité.
    L’effort est une notion trompeuse ; nous avons bien du mal à apprendre cette compétence qu’est la tenue d’un journal. Une habitude ne se construit pas à force de volonté ; elle est en elle-même un lien profond.
    Pourquoi les gens ne tiennent-ils pas de journal, ou n’en retirent-ils pas cet effet ? Ils n’en ont ni la conscience, ni la capacité (ressources intérieures, évitement de la souffrance et de la part d’ombre), ni l’habitude. Ce n’est qu’après avoir pris conscience, à de nombreuses reprises, dans des moments de « conscience éveillée », du caractère extraordinaire du journal que j’ai continué à en tenir un : c’est le résultat de la croissance, et non son point de départ.
  7. « Le petit présent du petit moi VS le vrai présent du moi profond »
    Plus les entraves karmiques sont légères et le petit moi peu présent, moins on s’empêtre dans le petit présent. Par exemple, les diverses échéances sociales et les normes disciplinaires de la société. Bien sûr, les situations sont façonnées par l’esprit, et le présent pressant que ressent le petit moi est lui aussi un présent « objectif » (dire que les situations sont façonnées par l’esprit relève du matérialisme, non de l’idéalisme). Mais c’est un présent étroit. Le lien du moi profond avec le vrai présent est la source de la force, de la chaleur et de la guérison intérieure. L’unité avec le Ciel et la nature.

(II) Faire les petites choses du présent
Dans le fait de faire de petites choses, l’essentiel n’est pas de « faire », mais qu’elles soient petites. Ne pas s’attacher à des changements immenses et spectaculaires.
Demeurer paisiblement dans le présent. Veiller sur soi. Ajuster, consolider, enrichir, améliorer.
a. De petits gestes légers qui apaisent :
Tout change naturellement. Attendre et chérir les petits changements, plutôt que les grands. Attendre de grands changements relève souvent de l’avidité, de l’aversion et de l’ignorance.
Flâner, se promener au parc, tenir un journal. Consigner les deux faces, la souffrance et la lumière.
« De la flânerie » : flâner, c’est suivre son humeur. Sans effort, sans pratique spirituelle, sans intention forcée. Flâner, c’est permettre. Permettre toutes les émotions négatives. Permettre tous les liens positifs. Flâner, c’est vivre le présent, faire de petites choses, rassembler son énergie, établir de vastes liens : c’est tout le sens de vivre le présent.
Accomplir une petite tâche dans son travail ou son activité complémentaire, créer un compte de publication de contenus, nettoyer chez soi, etc. Un petit changement est un maillon ou une étape d’un grand changement. Du changement quantitatif au changement qualitatif.
Aller mieux ces derniers temps, avoir des ressources intérieures -> décider de limiter le sucre et de manger sainement -> aller mieux de façon encore plus globale.
b. Rassembler son énergie
L’opposé du recentrage, de la méditation et de la pleine conscience, c’est la dissipation, les pensées parasites et l’agitation. Trier, se défaire du superflu, se détacher ; distinguer ce qui relève de chacun ; simplicité, quiétude et non-agir.
Beaucoup de gens se plongent dans l’anxiété à propos de questions qui ne relèvent pas du présent ; leur racine reste pourtant dans les enjeux du présent.
Souvent, ce que l’on s’abstient de faire est plus important que ce que l’on fait : par exemple, quitter les réseaux sociaux lorsque l’on souffre d’anxiété liée à l’IA ou de dépression politique.
Quelques situations concrètes où rassembler son énergie : les projets aboutissent dans la discrétion, travailler silencieusement ; s’attacher au concret plutôt qu’aux abstractions creuses, éviter une activité excessive du langage et de la pensée ;
être posé et consistant plutôt qu’agité ; bien prendre soin de soi : rassembler son énergie + établir un lien avec soi-même ; lorsque l’énergie est très basse, flâner en silence.
Rassembler son énergie, suivre la voie juste et avoir confiance en soi, c’est vivre le présent, établir un lien avec soi-même et avec le monde.
Se concentrer sur la voie juste permet de recevoir de nombreux soutiens, comme celui qui suit la Voie, et de rencontrer sur cette voie ceux qui la partagent. Ne pas se perdre parmi les personnes, les pensées et les chemins qui dispersent.
L’investissement dans la valeur canalise la spéculation et l’ignorance ; il valorise soi-même, les ressources intérieures et l’énergie. Le marxisme recentre les sciences sociales et la philosophie amateur. La psychologie, Zhuangzi, l’éveil et la plénitude innée recentrent l’esprit. Ensuite, suivre la nature, ses dons et son destin.

(III) Le lien
La lumière de la nature propre de l’être humain établit naturellement des liens ; forcer ne sert à rien. La question est donc de savoir pourquoi le lien s’est rompu et quelles entraves karmiques font écran.
Observer l’état des liens avec les cinq éléments : les études, le travail, soi-même (le corps et l’esprit), les autres.
Le lien avec soi-même : le corps (sensations, activité physique, alimentation, sommeil), l’esprit ; le lien avec le moi passé (traumatismes, efforts accomplis), avec le moi présent. « Comment établir un lien avec soi-même » : bien prendre soin de soi est une clé ; rassembler son énergie + établir un lien avec soi-même.
Le lien avec la nature propre : voir sa nature propre, établir un lien avec le moi passé, avec les exemples récents où s’est manifestée la lumière de sa propre nature (la sagesse profonde).
Le lien avec la pleine conscience : l’unité avec le Ciel et la nature ; la gratitude, l’appréciation de ce dont on bénéficie ; la lumière, le vrai, le bien et le beau.
Le lien avec le présent : les enjeux centraux du présent, les petits changements, le moi présent, la nature propre, le psychisme profond / la libido, les sensations ;
Le lien avec les études et le travail : renouer avec la confiance centrale fondée sur des capacités concrètes et avec le flux d’énergie intense ; retrouver le sentiment d’être compétent au travail et la confiance professionnelle. Publier ses propres contenus renforce aussi la confiance et le sentiment de lien.
Le lien avec les autres : il ne s’agit pas de multiplier aveuglément les contacts, mais de publier ses propres contenus, de lire de bons livres et de choisir ses relations. Comprendre autrement les relations, apprécier les personnes qui nous entourent et éprouver de la gratitude envers elles.
Le lien avec le peuple / la société / l’histoire / le monde / la nature / l’univers.
Marx : l’essence humaine est l’ensemble des rapports sociaux.
Tout ce qui précède, nous l’avons tous vécu. Joie, sérénité, énergie intense : chacun en fait l’expérience chaque jour, mais ces instants sont brefs et passent inaperçus.
Le lien est inconditionnel, il est toujours là. Plus les entraves karmiques sont légères, plus on demeure paisiblement dans le présent et plus on le ressent profondément.
« Lien VS enchevêtrement : notre relation au monde »

Le lien et la recherche de la vérité à partir des faits.
Chercher la vérité à partir des faits témoigne d’un bon lien avec le présent, soi-même et les autres.
Sans bon lien avec soi-même : dissociation, désorientation.
Sans bon lien avec les autres : fantasmes, avidité, aversion et ignorance, franchissement des limites des liens que les circonstances présentes rendent possibles.
Sans bon lien avec le présent : résistance et agitation anxieuse.

II. Demeurer paisiblement dans le présent
Ce n’est pas un moyen, c’est un état.
Être occupé quand on est occupé, être libre quand on est libre, dormir quand on dort, souffrir quand on souffre. Demeurer paisiblement dans le présent, dans son destin, en soi-même. Ne rien chercher au-dehors, ne pas se détester, établir un lien avec la lumière de sa nature propre. Quant aux personnes et aux événements que l’on rencontre, être en paix avec ce que le destin dispose. Seul celui qui trouve d’abord le calme peut véritablement demeurer paisiblement dans le présent.

  1. Critères d’évaluation
    Critères d’évaluation : se réconforter, se soutenir intérieurement -> se sentir en sécurité et en paix -> avoir confiance en soi et être à l’aise -> éprouver un contentement serein.
    *Entretiens de Linji* : « Ton esprit, en une seule pensée, peut de lui-même dénouer ses liens et se libérer en tout lieu : telle est la méthode du samādhi d’Avalokiteśvara. »
    Ne pas demeurer paisiblement dans le présent, c’est avoir rompu le lien avec le présent et avec le moi présent. Effondrement du soi, dissociation. Mal-être, panique, désespoir, désorientation.
    Quand on ne se sent ni bien ni en paix dans le présent, on le fuit et l’on cherche au-dehors ; on s’empêtre alors dans le passé et l’avenir, qui deviennent eux aussi sources de malaise.
    Demeurer paisiblement dans le présent, s’y sentir bien, permet de se sentir mieux et plus optimiste à l’égard de l’avenir et du passé.
  2. Un des points essentiels de l’engagement dans le monde est de se détendre au milieu des torrents et des vagues troubles.
    Le présent comporte souvent de fortes turbulences et de nombreux défis, des émotions et un abattement qui nous engloutissent et nous submergent. La tension et l’affolement ne servent à rien.
    Stabilité, aisance, détente, souplesse, adaptation.
    Au fond, tout tient encore à la capacité de demeurer paisiblement, à une grande confiance en soi.
  3. Toute personne ordinaire a déjà fait l’expérience de demeurer paisiblement dans le présent.
    La sérénité et la joie suprême, la plénitude innée, le fait de demeurer paisiblement dans le présent : chacun fait souvent l’expérience de ces horizons ultimes, de ces notions complexes, mais les instants sont brefs et le lien ne s’établit pas. C’est une facette de la plénitude innée. Ou bien le « petit moi du pratiquant » s’obstine à trouver une méthode pour contrôler et atteindre immédiatement cet état.
    Le critère de l’éveil est de ressentir profondément la « plénitude innée » ; il n’est pas nécessaire de la ressentir à chaque instant, ni d’être constamment dans la lumière de sa nature propre.
    Demeurer paisiblement dans le présent où l’on « ne peut pas vivre le présent », c’est aussi une manière d’y demeurer.
  4. Prenons l’exemple du travail salarié :
    Les gens changent souvent sans cesse d’emploi, se plaignent, imaginent qu’un travail et un patron parfaits existent, ou qu’ils vont s’éveiller à quelque philosophie supérieure et devenir de grands maîtres, ou obtenir un diplôme ou une certification, ou trouver la poésie et les horizons lointains, ou remplir telle condition qui les sauvera.
    Il ne s’agit pas de dire que changer d’emploi, se plaindre ou partir est mal ; mais les gens comprennent ensuite que la « libération » et le dépassement ultimes surviennent lorsqu’enfin, à l’occasion d’un changement d’emploi, dans un certain présent, nous sommes en paix avec ce présent. Même si, aux yeux des autres et jusque dans les nôtres, le travail et le temps qui passe paraissent médiocres, même si le quotidien est lui aussi rempli de souffrance, avec ses faces d’ombre et de lumière. Là où mon cœur est en paix, là est mon pays.
    Dans cette paix, nous nous sommes stabilisés, nous avons grandi, nous avons évolué ; nous avons aussi relié les fragments d’instants où la lumière de notre nature propre s’était manifestée tout au long du chemin. Notre parcours professionnel est entré dans une nouvelle étape ; nous nous sommes mieux compris et acceptés, nous avons appris à équilibrer travail et vie personnelle, à prendre soin de nous, et nous avons pris conscience que nous étions passés de 25 à 29 ans. Chaque salarié ordinaire a silencieusement trouvé un certain rythme.
    Nous prenons conscience que nous n’avons cessé, en silence, de nous élever et d’évoluer, que notre nature propre profonde a toujours œuvré silencieusement. Qui aurait cru que la nature propre était plénitude innée ? Qui aurait cru qu’elle pouvait engendrer tous les phénomènes ? Nous ne faisons que mieux la comprendre. Gratitude envers notre moi passé, gratitude envers notre moi présent.
    (IV) Être en paix avec son destin
    Le cours des temps et le destin ne peuvent être ni déduits ni combattus par les seules forces humaines. Nous avons fait tout ce qui était en notre pouvoir, nous sommes en paix avec le mandat du Ciel. À chaque instant présent, nous avons fait de notre mieux ; nous pouvons donc aussi demeurer paisiblement dans chacun de ces instants.
    Liezi : « Le paysan suit les saisons, le marchand recherche le profit, l’artisan poursuit son savoir-faire, le fonctionnaire cherche les circonstances favorables : c’est la force des circonstances qui les y pousse. Pourtant, le paysan connaît les inondations et les sécheresses, le marchand les gains et les pertes, l’artisan les réussites et les échecs, le fonctionnaire la faveur ou l’adversité : c’est le destin qui en décide. »
    Suivre le présent.
    S’attacher à la sagesse transcendante, à la pureté, au retrait du monde et à l’autre rive empêche d’atteindre l’autre rive. Plénitude innée, sans pratique à accomplir ni réalisation à obtenir : le présent est déjà l’autre rive.
    Suivre toutes les souffrances et toutes les entraves karmiques du présent, mais aussi toute sa sérénité et toutes ses joies ; suivre le mouvement de l’époque et du destin.
    Les huit absences de Zhuangzi : sans moi ni attachement, sans prétention de capacité ni agir forcé, sans désir ni quête, sans souci ni inquiétude.
    Dans le *Liezi*, Shun dit : « Si mon corps ne m’appartient pas, à qui appartient-il donc ? » On lui répond : « C’est une forme que le Ciel et la Terre t’ont confiée. La vie ne t’appartient pas : c’est une harmonie que le Ciel et la Terre t’ont confiée. Ta nature et ta destinée ne t’appartiennent pas : c’est un cours que le Ciel et la Terre t’ont confié. Tes enfants et petits-enfants ne t’appartiennent pas : ce sont des transformations que le Ciel et la Terre t’ont confiées. Ainsi, tu marches sans savoir où tu vas, tu demeures sans savoir à quoi tu tiens, tu manges sans savoir pourquoi. Le Ciel et la Terre ne sont que le souffle vital en puissant mouvement : comment pourrais-tu donc les posséder ? »
    « Zhuangzi : l’homme de bien demeure ferme dans le dénuement » : « Subir la faim, la soif, le froid et la chaleur, être accablé de pauvreté et d’obstacles sans pouvoir avancer : tel est le fonctionnement du Ciel et de la Terre, la manifestation du mouvement inépuisable des dix mille êtres. Il suffit donc d’être en harmonie avec les mouvements et les transformations du Ciel, de la Terre et de tous les êtres. Celui qui est le sujet d’un souverain n’ose désobéir à ses ordres. Si l’on peut ainsi tenir fermement la voie du sujet, à combien plus forte raison le devrait-on à l’égard de la Voie du Ciel ! »
    Vivre le présent est la meilleure manière d’établir un lien avec l’avenir.
    Fantasmer l’avenir et s’y empêtrer diffère du fait d’établir un lien avec lui.